Par Dr Anwar CHERKAOUI
La Faculté de Médecine, de Pharmacie et de Médecine Dentaire de Fès (FMPMDF) affiche des chiffres impressionnants.
Mais au-delà de l’enthousiasme statistique, une analyse critique fait émerger un modèle de formation sous tension, tiraillé entre exigences quantitatives, déséquilibres structurels et interrogations sur la qualité de l’encadrement. Décryptage.
1. Un effectif pléthorique, un encadrement à flux tendu
Avec 3 150 étudiants en médecine générale – dont plus de 600 en première année – la FMPMDF s’impose comme l’une des plus grandes usines à futurs médecins du pays.
Mais ce volume pose question :
Le système pédagogique et hospitalier peut-il suivre ?
Les terrains de stage sont-ils adaptés à un tel afflux ?
La qualité de formation est-elle maintenue face à cette massification ?
L’écart entre le nombre d’étudiants en première (621) et en septième année (359) alerte, malgré un taux global de réussite élevé.
Le doyen invoque une montée progressive des effectifs, contractuellement programmée avec l’État, qui culminera en 2027 avec 700 nouveaux inscrits par an en médecine, 120 en pharmacie, et autant en médecine dentaire.
Mais cette dynamique ne peut ignorer la charge mentale croissante des étudiants et les limites logistiques des structures hospitalières.
2. Une féminisation marquée : progrès social ou problématique structurelle ?
La FMPMDF est désormais féminine à majorité écrasante.
En 6ᵉ et 7ᵉ année de médecine, les femmes représentent près des deux tiers des étudiants.
En pharmacie et médecine dentaire, leur domination est constante.
Si ce basculement reflète la réussite scolaire des filles et l’évolution sociétale, il impose p’usieurs questionnements.
Les jeunes médecins seront-elles soutenues pour se spécialiser et eventuellement s’installer hors des grandes villes ?
Le système encouragera-t-il une réelle parité dans les postes à responsabilité ?
3. Filières pharmacie et dentaire : Pourquoi en sous-effectif ?
Avec seulement 375 étudiants en pharmacie et 154 en médecine dentaire, ces deux filières font pâle figure à côté de la médecine.
Certes, leur création récente (2019 pour la pharmacie, 2023 pour la dentaire) explique une montée en charge encore incomplète.
La FMPMDF justifie aussi ces effectifs réduits par les exigences techniques et les travaux pratiques, qui nécessitent un encadrement serré.
Mais les signaux faibles ne trompent pas :
Seulement 9 résidents en spécialités pharmaceutiques.
Des débouchés mal définis, en particulier dans l’industrie et l’hôpital.
Une visibilité institutionnelle marginale.
Le Maroc ambitionne pourtant une souveraineté sanitaire.
Il serait temps de traiter la pharmacie et la médecine dentaire comme des piliers stratégiques, et non comme des annexes marginales.
4. Résidanat : des pics d’attractivité et des gouffres d’indifférence
Sur les 924 résidents en spécialisation, une concentration frappe :
Anesthésie, gynécologie, radiologie, orthopédie raflent la mise.
Ces spécialités sont nationalement prioritaires et perçues comme valorisantes et lucratives.
En revanche, d’autres disciplines vitales sont désertées :
Santé publique (2), médecine légale (1), médecine physique (1), informatique médicale (3) : des chiffres dérisoires, alors que ces spécialités sont cruciales dans les systèmes modernes.
Psychiatrie et pédopsychiatrie, longtemps négligées, amorcent une remontée (28 et 6 résidents), mais restent sous-dimensionnées face à la pathologie psychiatrique au Maroc.
À l’inverse, certaines spécialités comme la chirurgie pédiatrique, la médecine interne ou la neurochirurgie frisent l’abandon.
Une répartition aussi déséquilibrée dénote-elle d’une absence de politique nationale incitative claire, d’orientation intelligente, ou de valorisation équitable entre spécialités.
5. Des milliers de lauréats… mais pour quelles régions ?
Depuis sa création, la FMPMDF a diplômé 4324 médecins généralistes et 1409 spécialistes.
Une contribution significative. Mais leur répartition géographique reste opaque :
Combien sont restés au Maroc ?
Combien ont accepté des postes dans les zones sous-dotées ?
Quels mécanismes d’installation sont réellement mis en place ?
La réforme du résidanat, avec son obligation de service régional de 3 ans, semble aller dans le bon sens.
Encore faut-il que les conditions de travail et d’encadrement dans les régions suivent.
Le maillage universitaire (11 facultés publiques pour 12 régions) pourrait enfin devenir un levier de rééquilibrage territorial.
À condition de sortir du pilotage purement numérique.
Conclusion : entre hyperproduction et déséquilibres latents
La FMPMDF apparaît comme un acteur majeur dans l’effort national de formation médicale.
Mais une dynamique quantitative ne saurait masquer les angles morts suivants :
Une massification parfois au détriment de la qualité pédagogique.
Une fuite des étudiants vers les spécialités valorisées, au mépris des besoins nationaux.
Une absence d’une politique nationale de régulation intelligente.
Une intégration professionnelle et territoriale encore trop passive.
Former des médecins ne se résume pas à délivrer des diplômes.
Il faut aussi les orienter, les encadrer, les motiver, et les retenir dans un système de santé profondément inégalitaire.
Le Maroc ne peut se permettre une médecine à deux vitesses, ni une médecine déconnectée de ses réalités régionales.
Il est temps de mettre en place un pilotage stratégique, fondé sur les besoins sanitaires réels, les transformations sociales, et l’éthique de l’équité.
