Interview croisée entre Dr Anwar CHERKAOUI, Pr Mouhcine EL BAKKALI et Dr Mahmoud BACHIRI (représentants du Syndicat National des Ophtalmologistes Libéraux du Maroc).
Dr Anwar CHERKAOUI : Comment expliquer qu’un pays historiquement pionnier dans la greffe de cornée se retrouve aujourd’hui dans une situation de recul ?
Pr Mouhcine EL BAKKALI:
Il faut être clair : le problème n’est ni médical ni technique.
Les compétences existent. Les chirurgiens marocains sont formés et capables.
Le recul est avant tout organisationnel et structurel.
Historiquement, le Maroc était leader arabe et africain dès les années 1950–1960.
Cette dynamique répondait notamment aux séquelles cornéennes du trachome. Une banque des yeux fonctionnelle avait été mise en place pour couvrir les besoins nationaux.
Le Maroc a éradiqué le trachome il y a une quinzaine d’années — et a été félicité par l’Organisation mondiale de la santé — mais nous n’avons pas éradiqué les séquelles cécitantes.
La demande reste donc importante.
La disparition progressive de la banque des yeux et l’affaiblissement du prélèvement local sont liés à une dégradation du secteur hospitalo-universitaire à partir des années 1980–1990 : baisse des moyens, problèmes logistiques, maintenance insuffisante des plateaux techniques, désorganisation des blocs opératoires.
Or, les CHU étaient les piliers de cette activité. Quand l’hôpital public ne peut plus assurer la continuité, la transplantation cornéenne s’effondre.
Dr Anwar CHERKAOUI :
Aujourd’hui, la quasi-totalité des greffons ( les cornees) est importée. Est-ce un modèle viable ?
Dr Mahmoud BACHIRI :
Non, ce n’est pas viable à long terme.
Une dépendance quasi totale à l’importation expose à plusieurs risques : rupture d’approvisionnement, délais imprévisibles, variations de disponibilité.
Mais surtout, cela pose un problème de souveraineté sanitaire.
Un pays qui dépend à 100 % de l’extérieur pour une thérapeutique essentielle perd sa capacité à planifier et garantir la continuité des soins.
La crise du COVID-19 nous a rappelé une vérité simple : chaque nation doit viser une autosuffisance minimale pour ses besoins essentiels. La cornée en fait partie.
Dr Anwar CHERKAOUI :
Avez-vous une estimation du nombre de patients concernés par la greffe de cornées ?
Dr Mahmoud BACHIRI :
Les estimations internationales indiquent qu’il faudrait environ 8 000 greffes par an pour couvrir les besoins nationaux.
Or, selon nos constats de terrain, moins de 500 interventions sont réalisées annuellement pour tout le Maroc.
Les listes d’attente sont donc considérables, y compris pour les patients solvables.
Pour les autres, la conséquence est dramatique : une cécité évitable s’installe.
Le coût humain et social est immense : perte d’autonomie, arrêt d’activité professionnelle, dépendance familiale, scolarité perturbée.
Et il y a un autre phénomène préoccupant : des patients partent se faire opérer à l’étranger, notamment en Tunisie, en Turquie, en Espagne ou en France.
Pour un pays qui a historiquement porté cette expertise, c’est un paradoxe douloureux.
Dr Anwar CHERKAOUI :
Quelles seraient, selon vous, les trois mesures prioritaires à mettre en œuvre immédiatement ?
Pr Mouhcine EL BAKKALI :
Premièrement : relancer une filière nationale du don et du prélèvement cornéen.
Cela nécessite un cadre juridique clair, une organisation territoriale efficace, une logistique performante, et surtout une culture du don à travers des campagnes nationales, dans un cadre éthique rigoureux.
Deuxièmement : démocratiser la pratique.
Aujourd’hui, l’activité est trop concentrée. Il faut autoriser la greffe dans toutes les structures disposant d’un plateau technique adéquat, publiques et privées, selon un cahier des charges national strict.
Cela permettrait d’augmenter rapidement la capacité.
Troisièmement : rééquiper et réactiver les CHU, et garantir la formation.
La relance durable passera par la formation des jeunes ophtalmologistes. Sans transmission du savoir-faire, il n’y aura pas de pérennité.
Dr Anwar CHERKAOUI :
En conclusion, quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs ?
Dr Mahmoud BACHIRI :
La greffe de cornée doit redevenir une priorité nationale.
Il s’agit d’une cécité évitable.
Nous avons l’histoire, les compétences et la légitimité scientifique pour reconstruire une filière moderne, éthique et autosuffisante.
Ce n’est pas une utopie. C’est une question de volonté organisationnelle.
